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Suivre deux thérapies en même temps protège-t-il le patient ou dilue-t-il le soin ?

  • Photo du rédacteur: Clément Chaudier
    Clément Chaudier
  • 24 juil.
  • 8 min de lecture

Quand voir deux psys devient une façon de n'en voir aucun...


Certaines personnes qui utilisent notre service, nous demandent parfois de leur recommander un nouveau psychologue alors même que la personne vient de débuter une thérapie avec professionnel.


La personne se sent bien avec le psychologue mais ressent tout de même l’envie ou le besoin d’être accompagné par un deuxième professionnel.


Dans son esprit, le patient a effectué le raisonnement suivant :


double prise en charge = deux fois plus de résultats, deux fois plus vite.

Il y a quelque chose d’émouvant dans cette requête. Le patient pense bien faire.


La logique lui apparaît comme évidente et implacable.


Deux thérapies, c’est deux fois plus de temps à travailler sur soi, avec deux approches et angles thérapeutiques différents.


Pour être certain de ne rien oublier et de tout traiter. Malheureusement, dans la grande majorité des cas, cet effort supplémentaire n’accélère pas la guérison.


Au contraire, il la complique voire pire l’annihile.


Le but n’est pas de juger les patients mais au contraire de comprendre leurs motivations à travers le prisme des tendances et enjeux sociaux actuels.


Nous nous attarderons, concrètement, sur les raisons qui font que suivre deux thérapies en simultané n’est pas bénéfique pour l’avancé du patient.


Enfin, nous préciserons aussi les cas très spécifiques, où suivre deux thérapies peut s’avérer cohérent et efficace.



Comprendre avant de juger


Il est important de prendre le temps de comprendre ce qui pousse un patient à faire ce choix parce que :

juger sans comprendre serait non seulement injuste mais aussi cliniquement inutile.

Les personnes qui cumulent deux thérapies ne le font pas par caprice et rarement par méfiance envers leur thérapeute. Elles le font pour des raisons qui ont, chacune, leur propre logique.


Besoin de validation


La première de ces raisons, c’est le besoin d’être rassuré.e et d’être conforté.e dans son choix.


le besoin d'être rassuré
le besoin d'être rassuré

Comme le montre cet échange d’un utilisateur de SPEAK EASY, le patient n’a pas de défiance particulière vis-à-vis du professionnel rencontre. Au contraire, le premier contact a été positif.


Il recherche ici un besoin de validation.


Consulter un deuxième thérapeute, c'est une façon de vérifier que le premier est bien le bon. Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément humain :


  • une anxiété de l'engagement

  • le désir de ne pas se tromper dans un domaine où l'on se rend vulnérable.


Le patient qui pousse la porte d'un second cabinet ne cherche pas toujours une deuxième thérapie ; il cherche parfois simplement la confirmation qu'il a eu raison de pousser la première.


Insatisfaction partielle


La seconde raison à mon sens, c’est l’insatisfaction partielle. Qui diffère d’une insatisfaction globale.


Le patient n’est pas mécontent de son psychologue, il ne veut même pas forcément le quitter mais a le sentiment que quelque chose manque.


le patient a le sentiment que quelque chose manque...
le patient a le sentiment que quelque chose manque...

Ce schéma peut arriver lorsque l’alliance thérapeutique n’est pas pleinement présente.


Comme expliqué lors de la précédente newsletter, l’alliance patient-psy dépend de l’affecte et de la technique.


D’un côté, le patient évolue avec un psychologue dont la posture ne lui convient pas. Il ne se sent pas à l’aise et a in fine peu de chance de mener à bien son suivi.


De l’autre, un patient peut se sentir profondément compris et revenir chaque semaine avec soulagement sans pour autant constater de progrès. Cela s’explique par le fait que l’approche thérapeutique déployée n’est pas (suffisamment) efficace ou adaptée.


Dans cette configuration bancale mais fréquente, le patient peut chercher à combler les manques thérapeutiques de sa thérapie avec un autre professionnel.


Le désir d’immédiateté


Ce sentiment d’incomplétude est souvent aggravé par une autre réalité : l’aversion au temps qui passe.


La thérapie prend du temps, c’est sa nature, pas son défaut.


Mais pour quelqu’un qui souffre, chaque semaine sans changement visible peut ressembler à une preuve que ça ne fonctionne pas. Alors on cherche à accélérer, à multiplier les points de contact avec le soin, comme si la guérison était proportionnelle au nombre d’heures investies.

C’est une logique de rendement appliquée à un processus qui, par essence, lui résiste.

Et c’est là qu’entre en jeu quelque chose de plus large, de plus culturel : ce que j’appellerais volontiers le bio-hacking émotionnel.


Nous vivons dans une époque où l’on optimise tout :


  • le sommeil

  • l’alimentation

  • la concentration

  • la récupération musculaire


Il existe des applications, des protocoles, des stacks de suppléments pour chaque fonction du corps.


La santé mentale n’a pas échappé à cette logique. On “teste” une thérapie comme on teste un régime alimentaire, on compare les approches, on cherche la combinaison gagnante.

Cette vision n’est pas malveillante mais le reflet d’une culture, d’une époque.


Celle de la consommation de masse, de la culture de l’immédiateté, du désir impérieux d’obtenir des résultats (visibles) rapidement et enfin de la grande compétition avec les autres pour montrer qu’on prend soin de soi plus qu’autrui.



On “teste” une thérapie comme on teste un régime alimentaire, on compare les approches, on cherche la combinaison gagnante…
  

Or, cette culture repose sur une prémisse fausse : le psychisme fonctionnerait comme un système qu’on peut régler de l’extérieur.


Consommation de masse


Enfin, cette consommation de masse a été rendue possible par l’accès quasi-illimitée aux soins thérapeutique sur internet. Les plateformes en ligne ont permis de rendre n’importe quel psychologue accessible.


Ces quatre dynamiques coexistent souvent chez le même patient, à des degrés divers.


Et c’est précisément parce qu’elles sont légitimes qu’il est important de les nommer avant d’expliquer pourquoi, malgré tout, elles mènent la plupart du temps dans la mauvaise direction.


Quand entreprendre deux thérapie dilue l’efficacité thérapeutique


Nous venons de contextualiser les principales raisons (liste non-exhaustive) des motifs qui poussent les patients à entamer une double thérapie.


Désormais, nous allons détailler les éléments qui expliquent quand dans l’immense majorité de cas, suivre deux thérapies en simultanée est contre-productif.


L’alliance thérapeutique ne se divise pas, elle se fragmente


L’alliance thérapeutique est l’indicateur numéro un de l’efficacité d’une thérapie.


Pour aller même plus loin, l'alliance n'est pas seulement partie prépondérante du soin. Elle est le soin, en grande partie.


Or, construire une alliance demande du temps, de la régularité et un investissement émotionnel spécifique.


Elle se construit dans la répétition, dans les moments de friction surmontés, dans la confiance qui s'installe séance après séance. C'est un capital relationnel qui s'accumule lentement et qui ne se transfère pas d'un espace à l'autre.


Quand un patient répartit son énergie psychique entre deux thérapeutes, il ne double pas ses chances de construire cette alliance. Il la divise, et souvent, il ne l'atteint pleinement avec aucun des deux.


Le clivage comme mécanisme défensif réactivé


Chez beaucoup de patients, la difficulté centrale tourne autour de la relation à l’autre :


  • la confiance

  • la dépendance

  • la peur d’être déçu.e


Ce sont précisément ces dynamiques que la thérapie cherche à travailler, souvent à travers la relation avec le thérapeute lui-même. Le cabinet devient un espace où ces patterns peuvent se rejouer dans un cadre sécurisé, être nommés, puis progressivement dénoués.


Quand un patient consulte deux thérapeutes simultanément, il crée sans le savoir une configuration qui rend le travail sur le clivage (splitting en anglais) quasiment impossible et qui peut même le renforcer.

Ainsi, avec deux thérapeutes, le patient dispose d’un espace de projection pour chaque “moitié” de l’objet.

L’un devient naturellement le réceptacle de l’idéalisation : il est chaleureux, il comprend tout, les séances sont “ressourçantes et efficaces”.


L’autre reçoit progressivement la dévalorisation : il est trop froid, trop technique, pas assez présent. Le patient n’a jamais à intégrer les deux dans une même relation. Il n’a jamais à traverser la déception avec celui qu’il idéalise ni à trouver les qualités de celui qu’il dévalorise.


Le mécanisme défensif est donc parfaitement préservé voire conforté. Le patient se sent souvent mieux à court terme, parce que la tension de l’ambivalence est soulagée.

Mais le travail psychique qui lui permettrait de s’en libérer n’a pas lieu.


Les deux thérapeutes, pris séparément, peuvent même avoir l’impression que les choses avancent sans voir que chacun n’accède qu’à une moitié du tableau.


La cohérence du cadre comme condition du changement


Chaque approche thérapeutique repose sur une logique interne cohérente et c’est précisément cette cohérence qui lui donne sa force.


Un thérapeute d’orientation psychodynamique va encourager le patient à rester avec ses affects, à laisser émerger ce qui remonte sans chercher à le contrôler immédiatement.


Un psychologue d’obédience TCC va proposer des outils pour identifier et restructurer certaines pensées, modifier certains comportements de façon progressive. Et ainsi de suite…


Ces approches ne sont pas incompatibles dans l’absolu mais elles envoient des messages subtilement différents sur ce que signifie aller mieux et sur le chemin pour y arriver.


Un patient qui navigue entre deux logiques thérapeutiques sans coordination claire se retrouve face à deux boussoles qui pointent dans des directions légèrement divergentes.


Inconsciemment, il choisit celle qui lui résiste le moins à un moment donné, celle qui valide ce qu’il a envie d’entendre cette semaine-là. Il optimise son confort à court terme.


Et ce faisant, il évite précisément le travail que chacun des deux thérapeutes essaierait de faire avec lui si le cadre était tenu et la relation suffisamment solide pour supporter la friction.


La résistance au changement déguisée en pro-activité


Il y a une dernière dynamique, plus subtile.


La thérapie traverse des phases difficiles. Des moments où rien ne semble avancer, où quelque chose de douloureux remonte et où l’envie est forte de ne pas y retourner.


Cette phase constitue une étape intrinsèque de toute expérience thérapeutique ce que mon parcours de patient m’a permis de constater inlassablement.


Ces moments de résistance ne sont pas des signes d’échec : ils sont souvent le signe que le travail approche de quelque chose d’important, que la relation thérapeutique est suffisamment solide pour supporter le poids de ce qui émerge.


La thérapie traverse des phases difficiles. Des moments où rien ne semble avancer…
La thérapie traverse des phases difficiles. Des moments où rien ne semble avancer…

Freud avait décrit sous le nom de flight into health ce phénomène où un patient présente une amélioration soudaine et souvent superficielle précisément au moment où la thérapie commence à toucher à quelque chose de sensible.


Une façon de dire “ça va mieux, on peut s’arrêter” avant que le vrai changement n’ait eu lieu. Chercher un deuxième thérapeute peut être une variante contemporaine de ce mécanisme.


Plutôt que de traverser la phase difficile avec son thérapeute actuel, le patient repart vers quelqu’un de nouveau avec qui tout est encore possible, où rien ne fait encore mal, où la relation n’a pas encore été mise à l’épreuve.

C’est enthousiasmant, c’est rassurant, mais c’est, cliniquement une impasse.

Pas de validation scientifique


Malgré les différents éléments développés pour étayer notre thèse, il faut admettre une logique implacable.


La littérature scientifique est pauvre à ce sujet (dispositif est difficile à étudier rigoureusement) et donc nous ne pouvons affirmer que les propos tenues précédemment soit dotée d’une vérité clinique et scientifique.


Ce qui existe, en revanche, c’est un faisceau de données qui permet d’étayer le raisonnement.


Par exemple, la recherche sur les patients dits résistants au traitement : il s’agit d’études sur des patients qui ont traversé plusieurs thérapies sans amélioration durable.


Ces études pointent de façon répétée vers les mêmes facteurs qui causent l’échec thérapeutique :


  • l’intensité des mécanismes d’évitement

  • la fragilité de l’alliance

  • un contexte de vie qui ne permet pas l’élaboration


Or, aucun facteur ne met en avant un manque de quantité de soin. En outre, ces études réfutent, implicitement, l’idée que cumuler des thérapies est une solution garant du succès thérapeutique.


Les exceptions qui confirment la règle


Il existe toutefois des configurations dans lesquelles une double prise en charge est cliniquement intéressante. Voire même obligatoire.


La plus évidente est l’articulation entre un suivi psychiatrique et une psychothérapie.


Ce n’est pas à proprement parler “deux thérapies” c’est une coordination entre deux niveaux de soin complémentaires. L’un est centré sur l’évaluation diagnostique et le traitement médicamenteux, l’autre sur le travail psychique.


Il y a aussi des situations ponctuelles qui peuvent justifier une intervention spécialisée en parallèle d’un suivi de fond.


Par exemple, un psychologue peut recommander à un de ses patients qui traverse un épisode traumatique aigu de bénéficier de quelques séances d’EMDR ou d’ICV pour limiter les risques de stress post-traumatique.


Il s’agit ici non pas de fragmentation mais de coordination intelligente.


La variable déterminante, dans tous ces cas, n’est pas le nombre de professionnels impliqués.

C’est la présence ou l’absence d’un cadre de communication entre eux.

LE MOT DE LA FIN


La thérapie est l’un des rares espaces où l’effort supplémentaire ne produit pas mécaniquement un résultat supplémentaire.


Ce qui produit du changement, c’est la profondeur, la capacité à rester dans une relation suffisamment longtemps pour qu’elle révèle quelque chose, pour qu’elle résiste, pour qu’elle déçoive un peu et qu’on y reste quand même. C’est précisément cette expérience-là que la double thérapie rend plus difficile à construire.


Vouloir mettre toutes les chances de son côté pour que son suivi thérapeutique soit efficace est une ambition légitime. Mais certaines ambitions demandent, pour aboutir, qu'on accepte de les concentrer plutôt que de les disperser.


À toi de jouer 🧠


Si tu souhaites sauter le pas afin de trouver le psychologue qui te correspond, tu peux faire une demande de recommandation personnalisée.



 
 
 

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