Quelle est la durée "idéale" d'une séance chez le psy ?
- Clément Chaudier

- il y a 3 jours
- 6 min de lecture
Avant de répondre à la question, je pense utile de dresser un bref panorama des différentes durées de séance en fonction des obédiences des psychologues.

Voici donc un récapitulatif non exhaustif de l’épouvantail des référentiels thérapeutiques et les fréquences associées :
Psychanalyse freudienne : 50 minutes séances — 1 à 2 fois par semaine
Psychanalyse lacanienne : variable mais très courte (5 à 30 minutes)
Psychothérapie psychodynamique : 45 à 50 minutes — 1 fois par semaine
TCC : 45 à 60 minutes — 1 fois toutes les deux semaines
EMDR : 60 à 90 minutes
Thérapie des schémas : 50 à 60 minutes
Thérapie familiale / de couple : 60 à 90 minutes (plusieurs personnes impliquées)
Thérapie brève (systémique, Palo Alto) : 60 minutes
Ainsi, le spectre de la durée varie de 5 minutes pour les psychanalyses lacaniennes à 90 minutes pour une thérapie de groupe.
Est-ce que cela signifie qu’une thérapie de 60 minutes est plus efficace et pertinente pour le patient qu’une séance brève ?
C’est ce que je vais m’efforcer de détailler dans la suite de cette newsletter.
Qu’en est-il vraiment ?
La littérature est formelle à ce sujet : il n’existe pas de durée idéale.
De plus, aucune méta-analyse ne peut affirmer qu’un lien de causalité existe entre la durée d’une séance et la réussite de cette dernière.
L’adage populaire “plus c’est long, plus c’est bon” ne s’applique pas à l’expérience thérapeutique.
En tout cas, pas de manière systématique. C’est contre-intuitif, mais surtout rassurant.
L’expérience thérapeutique est unique et varie d’une personne à l’autre. Logiquement, il n’existe donc ni schéma prédéfini ni mode d’emploi à suivre pour réussir.
Concrètement, un patient peut être à l’aise et progresser avec une séance de 40 minutes, car cela correspond à son rythme et à sa capacité à :
accueillir
digérer
analyser
et intégrer la matière qui ressort d’une séance.
Et à l’inverse, une séance d’une heure peut s’avérer inadaptée à un patient.
Alors pourquoi une majorité des séances aujourd’hui durent à peu près 50 minutes ?
Comment une norme s’est imposée ?
On assiste, en effet, à une forme de standardisation de la durée de séance autour d’une durée équivalente à 50 minutes.
Dans le jargon thérapeutique, on nomme cela la "cinquantaine analytique".
Ce standard implicite ne repose toutefois sur rien.
Il s’agit ici d’une durée basée uniquement sur la convention (instaurée historiquement par Freud qui travaillait par bloc de 50 minutes).
Cette durée perdure car elle offre des avantages pratiques :
avoir 10 minutes de battement entre chaque séance
se laisser l’opportunité de déborder si on aborde un sujet clef en fin de séance
intégrer le temps nécessaire à la mise en route et la clôture de la séance (paiement, planification de la prochaine séance…)
Pire, certains courant de pensée (Lacan) formule une critique sévère de la séance longue.
L’illusion d’une durée idéale
Dans cette perspective, la longueur d’une séance offre aux patients un espace de confort, voire de complaisance.
Sachant qu’il dispose de 50 minutes, le patient peut inconsciemment gérer son temps, se ménager et remettre à plus tard ce qui est difficile à dire.
Il sait qu’il a le temps de « tourner autour » avant d’arriver au vif du sujet.
Ainsi, la longueur encourage parfois le « bavardage », c’est-à-dire une parole qui ne dit rien d’essentiel.
Une parole qui évite plutôt qu’elle ne révèle.
En psychanalyse, Lacan, a conceptualisé le principe de ponctuation qui est très intéressant.
Quand la thérapie se réduit à son format

Selon lui, le cadre de la thérapie ne doit pas être défini par le temps mais par le psychanalyste lui-même.
La fin de séance n’est pas une limite de temps subie, c’est un acte clinique.
De la même façon qu’une virgule transforme le sens d’une phrase, la coupure de séance agit sur le sens de ce qui vient d’être dit.
L’objectif est donc de terminer la séance sur une parole qui a du sens et permet d’entrevoir une réflexion à même de faire progresser le patient.
Concrètement si un patient vient de :
déconstruire une vérité
formuler un aveu
faire une association inattendue
avoir un lapsus révélateur
Le praticien peut choisir de clore immédiatement la séance sur ce mot.
L’effet est puissant : le patient repart avec cette parole qui résonne sans qu’elle soit noyée dans la suite de la conversation.
Et Lacan a raison : chaque parole n’a pas la même valeur et utilité dans une séance.
En décortiquant une séance, on distingue deux choses :
le temps de parole effectif du patient
la durée globale de la séance (début, échange, clôture)
Or, ces deux éléments temporels se distinguent par leur utilité.
La durée globale d’une séance illustre le fond et la forme alors que le temps de parole du patient ne fait référence qu’au fond (thérapeutique).

C’est donc ce dernier qui importe le plus.
L’essence d’une thérapie réside dans l’interaction (verbale et non verbale) entre le patient et le psychologue.
Le reste n’est qu’enveloppe et sert uniquement à préparer le terrain thérapeutique.
Au lieu de se demander combien de temps le patient reste au cabinet, il devrait plutôt s’interroger sur la pertinence des interactions qui vont se jouer.
De plus, le temps de parole du patient n’est pas le seul paramètre qui a une valeur thérapeutique. D’autres aspects sont aussi importants tels que :
le langage corporel
les silences, les non-dits…
les reformulations et relances du thérapeute
A la lecture de cet argumentaire, il devient clair que l’essentiel, c’est-à-dire, le succès d’une thérapie se situe ailleurs que dans la durée.
Mais alors sur quoi se construit le succès d’une thérapie et notamment les progrès du patient ?
Les chercheurs américains en psychothérapie apportent des éléments de réponses pertinents avec notamment le concept de “dose-réponse”.
D’après les travaux de Howard (1986)1, les progrès du patient suivent une courbe en S.

Les gains les plus importants se produisent dans les premières séances, indépendamment de leur durée :
50% des patients s’améliorent significativement autour de 8 séances
75% autour de 26 séances
85% autour de 52 séances.
Plus récemment, le chercheur Michael Lambert2 a prolongé ces travaux et arrive à la conclusion suivante :
la durée totale de la thérapie compte à ses yeux plus que la durée d'une séance.
De plus, il rappelle l’importance d’avoir des séances moins productives ou fructueuses.
Une thérapie ne suit pas une courbe d’apprentissage ou de progrès linaire.
Il est donc normal que le patient stagne, régresse, bloque et se remette en question durant sa thérapie.
Ces séances où on n’a l’impression de ne pas avancer font partie du processus à part entière et sont nécessaires à la réalisation des progrès à venir.
Ce qui fait réellement avancer un patient
Pour conclure notre réflexion, il est impossible de ne pas mentionner l’énorme influence de l’alliance thérapeutique dans le succès d’une thérapie.
Cette dernière s’entrevoit dès lors que le professionnel et le patient réussissent ensemble à nouer un lien fort basé sur le respect, la confiance et l’intégrité.
Or, l’alliance thérapeutique repose selon Yves Lefebvre 3 sur 3 piliers :
sa présence
son souci
son respect
La présence thérapeutique du professionnel joue un rôle crucial dans les progrès du patient.
En 2012, les chercheurs Shari Geller et Leslie Greenberg se sont très longuement penché sur le sujet.
Ils ont publié un ouvrage 4 qui allait bousculer la façon dont est pensé le soin psychologique.
Leur thèse centrale est la suivante : ce qui transforme une séance de thérapie, ce n’est pas sa durée ni la technique employée…
C’est la capacité du thérapeute à être pleinement présent.
Mais que signifie “être pleinement présent” ?
Geller et Greenberg le définissent comme un état dans lequel le thérapeute :
met de côté ses propres préoccupations pour être entièrement disponible à l’autre
reçoit ce que le patient exprime — les mots, mais aussi le ton, le corps, le non-dit
est touché par ce qu’il entend sans pour autant se laisser déborder
Ce n’est pas une technique que l’on applique. C’est une qualité d’être que l’on cultive et qui peut transformer radicalement la qualité d’un échange, même bref.
LE MOT DE LA FIN
Une séance courte peut ouvrir un espace décisif tout comme une séance plus longue peut parfois diluer l’essentiel.
Ce qui compte, ce n’est pas la durée idéale, mais la justesse du cadre, du lien et du travail engagé ensemble.
Ce n'est pas l'heure qui guérit. C'est ce qu'on en fait.
À toi de jouer 🧠
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Glossaire
Howard, K. I., Kopta, S. M., Krause, M. S., & Orlinsky, D. E. (1986). The dose–effect relationship in psychotherapy. American Psychologist, 41(2), 159–164.
Lambert, M. J., et al. (2001). The effects of providing therapists with feedback on patient progress during psychotherapy. Psychotherapy Research, 11(1), 49–68.
Lefebvre, Y. (2019). L’éthique relationnelle en psychothérapie : comment la relation peut devenir soignante. Paris : Enrick B. Éditions. ISBN : 978-2-35644-381-6
Geller, S. M., & Greenberg, L. S. (2012). Therapeutic presence: A mindful approach to effective therapy. American Psychological Association. https://doi.org/10.1037/13485-000




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